Paul Bouchard et La Nation

Bien peu d’historiens ont parlé de ce courant séparatiste de courte durée qui s’est exprimé dans divers groupes de jeunes au milieu des années 1900. La crise économique avait donné naissance à de multiples mouvements de contestation à caractère nationaliste. Ces mouvements à travers la critique du régime de Louis Alexandre Taschereau prenaient au libéralisme économique, à la démocratie parlementaire et à la soi-disant trahison des élites empruntant aux fascistes européens leurs idées corporatistes. La plupart d’entre eux, adhéraient au nationalisme canadien-français mis de l’avant par l’abbé Lionel Groulx et ne préconisaient pas la fin du régime fédérant. Quelques organisations séparatistes se démarquent toutefois du courant autonomiste.

Plusieurs d’entre eux ont adhéré au nationalisme canadien-français mis de l’avant par Groulx.
(Archives nationales du Québec à Québec)
(P1000, S4, PG58)
Parmi les groupes séparatistes il y a d’abord les Jeune-Canada (1932-35) avec entre autres, André Laurendeau et Gérard Filion, bien que ce mouvement ne soit pas unanimement pour l’indépendance du Québec.
Les Jeunesses Patriotes qui prirent la relève en 1936 comprenaient des indépendantistes connus tels que Walter PO Leary, Jean-Paul Robillard, Michel Chartrand, Philippe Vaillancourt, Dostaler O’Leary Jean-Louis Gagnon et François Hertel.
La revue radicalement antidémocrate qui s’affichait séparatiste dès 1934, publia des textes de Paul Bouchard, futur fondateur et directeur du journal La Nation (1936-1939) et de Marcel Hamel futur rédacteur en chef de ce journal séparatiste qui prit la relève de Vivre en février 1906, collaboreront deux autres futurs rédacteurs de La Nation, Pierre Chaloult et Jean-Louis Gagnon.
C’est surtout La Nation et L’Unité nationale qui présentèrent à intérieur de l’idéologie nationaliste traditionnelle, l’option séparatiste.
Hector Grenon dans ses « chroniques vécues » se rappelle comment en peu de temps ces deux publications se sont, pour ainsi dire, trouvées au centre d’une véritable tempête (…) qui a fait naître beaucoup d’animosité de la part des milieux officiels ou tout simplement conformistes.
Les fondateurs de La Nation – Paul Bouchard, Albert Pelletie, Roger Vézina et Pierre Letarte étaient tous de jeunes avocats, ex-militants libéraux pour la plupart, partageant la même sympathie pour Paul Gouin et la même admiration pour Groulx.
Ils seront tous profondément déçus par Maurice Duplessis.
Ce courant séparatiste, qui regroupe selon l’abbé Groulx plusieurs jeunes hommes de grands talents, demeure un phénomène marginal et limité à une certaine jeunesse scolarisée. L’abbé Groulx qui est l’un des rares acteurs de l’époque à en parler dans ses Mémoires cite Marcel Hamel qui présente l’équipe comme des « adolescents sérieux » voulant accorder leurs destins avec un idéal.
La Nation fut, dira Groulx : « un témoignage de l’état d’esprit batailleur, explosif de la jeunesse de son temps. » L’abbé Groulx, qui jouissait alors d’un grand prestige chez les jeunes étudiants des années 1900, décrit le climat politique: « rempli d’espoir de changement à la fin du régime de Taschereau » . On soupirait violemment vers un changement, presque une révolution. On voulait dans toute la force du terme une restauration de la petite patrie, un décisif départ vers un grand avenir. La Nation exprima, incarna ces aspirations, cette soif, cette volonté. Son ton amer, colèreusement amer lui vint des désenchantements de l’année 1906 : avortement de tant d’espérances.

L’idée d’indépendance au Québec – Robert Comeau (Professeur, Université du Québec à Montréal)
Paul Bouchard, directeur de La Nation
Paul Bouchard était vraiment l’âme dirigeante du journal. Il en assurat la direction idéologique. Ce leader autoritaire aurait voulu voir incarnée dans un parti politique sa théorie séparatiste associée à un programme fasciste. Selon Jean-Louis Gagnon, Bouchard en était venu à la conclusion que l’indépendance était la condition du fasciste. A quatre reprises, Bouchard sera candidat défait à autant d’élections fédérales (Lotbinière en 1937, Quebec Est en 1940 et 1942 ainsi que Bellechasse en 1949).
Groulx le décrit ainsi : « nationaliste resté malheureux, esprit trop sèchement dialecticien, sans le je ne sais quoi du croyant et de l’idéaliste, qui obtient prise sur la jeunesses », et encore: « Ancien étudiant d’Oxford, il avait découvert là-bas son patriotisme canadien-français: jeune homme résolu d’un dévouement entier à ses idées, à qui il a manqué je crois bien, pour devenir un chef magnétique de sa génération, qu’une foi religeuse plus vive, peut-être moins suspecte ».
En décrivant la carrière de Paul Bouchard et sa contribution à la géographie, Louis-Edmond Hamelin nous parle de son rapport au monde hispanique. À l’adolescence, il s’adonne à l’apprentissage de la langue espagnole. Après sa licence en droit, alors qu’il est boursier Rhodes à Oxford de 1931 à 1934, sa fascination pour l’Espagne, l’amène à s’instruire de la géographie et de l’histoire de ce pays, notamment la Saragosse. Fasciné par Mussolini, Salazar et Franco, il est marqué par le contexte politique où les nations de tradition latine et catholique bousculaient à droite l’une après l’autre.
Jean-Louis Gagnon, honteux dans ses Mémoires d’avoir adhéré au journal de Paul Bouchard tente d’expliquer son erreur de jeunesses en nous décrivant ce conteste de crise où les peuples étaient à la recherche d’une panacée.
Pour L’Action catholique et la bonne presse, ces trois dirigeants constituaient bel et bien une nouvelle trinité face à la triple menace des communistes, des maçons et des Juifs. Il nous précise comment pour ces jeunes nationalistes radicaux d’avant la guerre, en réaction au monde anglo-saxon, le Québec était vu comme un pays de culture latine-puisque d’origine gallo-romaine et dans cette perspective voyaient son avenir en rapport avec le bassin méditerranéen, Gagnon précise :
« Quel effort de rhétorique restait-il à faire pour transformer les canadiens français en Latins d’Amérique! »
« Seuls quelques-uns y croyaient. »
C’est dans cette perspective que Dostaler O’Leary des Jeune-Canada et auteur de Séparatisme, doctrine constructive (Montréal, 1937), fonde l’Union des Latins d’Amérique. Et les rédacteurs de La Nation sont convaincus que la démocratie parlementaire britannique était contraire au génie et au caractère des sociétés d’origine latine.
De 1936 à 1939, le directeur de la Nation accorde une attention toute spéciale aux peuples d’Amérique du Sud, où là aussi se mettent en place plusieurs régimes autoritaires. Opposé à toute participation à la Deuxième Guerre, ses opinions lui causant des difficultés certaines, la piqûre hispanique reprend le dessus : il ferme son hebdomadaire et part pour un long séjour dans divers pays d’Amérique latine.
En 1943, l’université du Chili lui décerne des titres et à son retour au Québec en 1945, il entreprend une longue carrière d’enseignement sur la géographie économique et l’histoire de ces pays à l’école de commerce de Québec et plus tard à la faculté des lettres de l’Université Laval. Il se ralliera à Maurice Duplessis dont il deviendra organisateur et propagandiste de l’autonomie provinciale et des valeurs conservatrices jusqu’en 1959. Il ne renoncera pas à l’option séparatiste de droite jusqu’à sa mort, survenue à l’automne 1997.

(Archives de Cap-aux-Diamants)

Des extraits de ses textes séparatistes de 1936 et une brève notice biographique figurent dans l’anthologie indépendantiste préparée par Gaston Miron et Andrée Ferretti (Editions de l’Hexagone, 1992). L’historien Maurice Séguin, théoricien du mouvement indépendantiste contemporain, dans son étude sur la genèse et l’historique de l’idée d’indépendance au Québec, présente en quelques pages les fondements de l’option séparatiste du groupe de Bouchard et reconnaît sa dette à son égard: L’histoire pessimiste ou Histoire noire qui s’enseigne en quelques endroits depuis 1946 n’est peut-être pas étrangère aux idées de 1936. Cette histoire prétend que, de la conquête de 1760, indépendamment de ses modalités, découlent pour le vaincu non assimilé, une inévitable infériorité politique et une inévitable infériorité économique qu’on ne peut attribuer ni à la méchanceté du vainqueur, ni à l’imbécilité du vaincu.
Par ailleurs, Maurice Séguin a déjà raconté comment Paul Bouchard avait initié au séparatisme Raymond Barbeau au cours des années 1950, lequel a publié les ouvrages : « Le Québec, est-il une colonie? » et « J’ai choisi l’Indépendance » en 1961 ainsi que la revue « Laurentie » .
L’historien Maurice Séguin, a clairement détaché l’argumentation séparatiste qu’il a trouvé chez Bouchard de son projet socio-économique d’extrême droite. Pour Séguin, la création d’un Etat souverain est un préalable indispensable, indépendamment du projet de société qui peut y être accolé, qu’il soit de droite, socialiste ou social-démocrate. Peu importe la politique préconisée, il faut d’abord acquérir un État souverain pour avoir les moyens de se doter d’une politique économique.
Un mouvement honteux (pour la gauche mondialiste)
On comprendra que les souverainistes de gau- che, sociaux-démocrates ou réformistes des an- nées 1960 ou 1970 ne tenaient pas à faire connaître l’existence de cet éphémère mouvement indépendantiste et corporatiste d’avant-guerre. Ils ne tenaient surtout pas à montrer la possible filiation entre les théoriciens du séparatisme, de Paul Bouchard en passant par Raymond Barbeau et Maurice Séguin, jusqu’aux disciples de l’historien de l’École de Montréal. Tout comme le principal biographe de René Lévesque n’insiste pas sur le fait que le rédacteur d’Option-Québec a dû connaître les thèses de Paul Bouchard dans sa jeunesse puisque le deuxième époux de sa mère, Albert Pelletier était l’un des quatre fondateurs de La Nation.
Ainsi, Pierre Godin dans son étude René Lévesque un enfant du siècle passe très vite sur l’orientation idéologique d’Albert Pelletier. À propos du déménagement de Diane Dionne, la mère de René, de Gaspé à Québec à l’été 1938, P. Godin écrit: «Et puis Diane, ne se le cache pas, elle se sent autant attirée par la vie à Québec que par le charmant avocat de La Nation qui se bat pour le self-government, version anglaise du bon vieux principe français des nationalités, selon lequel tout peuple distinct et suffisamment organisé possède le droit inaliénable de diriger ses propres affaires. Ce qui est un peu rapide. »
Mais, en fait, quelle fût l’évolution politique de La Nation?
Ces séparatistes de Québec qui joignent les rangs de la coalition anti-libérale en dénonçant la dictature des monopoles, mais en rejetant avec autant d’énergie le communisme et les tentatives d’organisation autonome de la classe ouvrière, présentent l’indépendance comme l’instrument de la libération de toute la nation. Ils ne veulent plus du statut de minoritaires pour les parlementaires québécois à Ottawa. Ils veulent un pays, le Québec, où ils seront majoritaires. Il ne fait pas de doute pour eux que les pouvoirs importants sont à Ottawa et que le gouvernement provincial n’a pas les pouvoirs d’un Etat véritable. Pour eux, la raison d’être du séparatisme, c’est justement la prise de conscience de cet état d’infériorité inévitable pour les membres de la nation minoritaire. C’est un vice de régime.
Paul Bouchard parlera même de séparatisme à la radio, sous les auspices de l’Union nationale Duplessis-Gouin. A quelques jours du scrutin de 1936, le journal préconise l’abstention, après avoir accordé leur appui aux candidats de Duplessis. Après la victoire de l’U.N. du 17 août 1936, Bouchard veut réunir l’ensemble des mouvements de jeunes nationalistes déçus par Duplessis. On retrouve P. Ferland des Jeunesses nationalistes, WO Leary des Jeunesses patriotes, Paul Dumas et Dostaler O’Leary des Jeune Canada. Le groupe collabore aussi avec l’Union nationale ouvrière, un mouvement d’extrême droite violemment anticommuniste.
Dès décembre 1936, voyant que Duplessis a écarté de son cabinet les éléments les plus radicaux, Bouchard propose la création d’un grand parti autonomiste provincial. Il mène une campagne pour gagner les nationalistes prestigieux de Québec (Philippe Hamel, Oscar Drouin, René Chaloult, A. Marcoux, E. Ouellet) à l’idée de lancer un parti véritablement nationaliste qui pourrait remplacer l’U.N.
Après la fondation du Parti national par Philippe Hamel, Paul Bouchard invite, le 24 juin 1937, les anciens partisans montréalais de Paul Gouin à se rallier à ce parti québécois. Bouchard ne réussira pas à susciter un regroupement de toutes les forces d’opposition au régime Duplessis, autour de Paul Gouin qui a été si lamentablement écarté par Duplessis. A la suite de ces échecs, Paul Bouchard lance sur la scène fédérale un nouveau parti le 20 novembre 1938, le Parti nationaliste dont le slogan réclame des provinces autonomes dans un Canada libre. La Nation défend maintenant ce nouveau manifeste électoral qui offre, aux dires de ses rédacteurs, « l’avantage de concilier les exigences du nationalisme canadien-français avec celles du patriotisme canadien ».
De séparatistes à autonomistes
Les séparatistes de 1936-1937 en sont venus à modifier considérablement leur ligne politique initiale. On peut distinguer quatre options successives:
De février 1936 à mars 1937, ils sont unanimes à déclarer le séparatisme nécessaire et possible. Durant cette première période, Paul Bouchard publie une série de 33 articles justifiant la nécessité de la séparation et une synthèse de l’histoire du peuple canadien-français dans une perspective séparatiste ainsi qu’une réplique aux principales objections à cette doctrine.
De mars 1937 à décembre 1937, La Nation préconise un « réaménagement de la structure fédérale en une fédération d’États ». C’est essentiellement la formule des deux États souverains associés que l’on retrouvera au Mouvement souveraineté-association de 1968.
Dans un troisième temps, soit de décembre 1937 à octobre 1938, on proclame la nécessité d’acquérir de nouveaux pouvoirs afin d’augmenter la marge d’autonomie provinciale jugée insuffisante. Enfin, puisqu’il est impossible d’obtenir de nouveaux pouvoirs, on préconise le maintien du statu quo, l’important étant maintenant de mettre un terme au processus de centralisation fédérale, telle est la position défendue d’octobre 1938 à août 1939.
Son nouveau slogan:
« Des provinces autonomes dans un Canada libre ».
Avec les autres nationalistes du Québec, ils croient que la lutte pour l’indépendance du Canada est le seul moyen de dissocier le gouvernement canadien de la politique d’engagement militaire de la Grande-Bretagne. Pour ce nouveau combat, Bouchard et son groupe sont forcés d’abandonner leur programme séparatiste. Ils s’en remettent à l’enseignement de l’abbé Groulx; celui qu’ils ont toujours tenu en plus haute estime.

Pour en savoir plus :
Lionel Groulx et les jeunes séparatistes, voir R. Comeau, Lionel Groulx, les indépendantistes de La Nation et le séparatisme (1936-1938). dans la Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 26, n°1 (juin 1972), p. 83-102.
Hector Grenon. Chroniques vécues: 1930-1940. Montréal :Éditions du Jour, 1967, p.257
Lionel Groulx. Mes mémoires, tome 3, (1926-1939). Montréal : Fides, 1972, p.291. L’historien consacre tout le chapitre 4 de son volume 6 à ces mouvements de jeunesse : voir, tome 3, p. 269-300. Voir également Pierre Godin. Les frères divorcés. Montréal : Éditions de l’Homme, 1986. Le chapitre 4 est consacré à Paul Bouchard.
Jean-Louis Gagnon. Les Apostasies. Montréal : Editions La Presse, 1985, p.125. Sur ses rapports avec le groupe de La Nation, lire p. 124-131.
Sur Paul Bouchard, on peut lire de Louis-Edmond Hamelin, Paul Bouchard (1908-1997). Sa contribution à la géographies dans Cahiers de géographie du Québec, vol. 41, n° 113, (sept. 1997) p. 209-219. L’auteur passe très vite sur les quatre années où il dirige l’hebdomadaire La Nation.
Maurice Séguin. L’idée d’indépendance au Québec, genèse et historique. Trois-Rivières : Le Boréal-Express, 1968, p.64. Pierre Godin. René Lévesque, un enfant du siècle, tome 1. Montréal : Boréal, 1994, p.88.




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