
Adrien Arcand a été l’objet de deux biographies et de quelques mémoires de maîtrise au cours de la décennie 2010. On peut certes apprécier ce nombre d’études, mais une absence doit être notée dans ces recherches. Les auteurs s’intéressent peu aux actions de l’État envers le chef fasciste. Les documents provenant de ministères, de tribunaux ou de la police ne sont à peu près pas utilisés par les chercheurs. Ce sont essentiellement les nouvelles de journaux qui servent à traiter de l’attitude des autorités envers le fascisme canadien. Délaisser les archives gouvernementales mène à plusieurs erreurs de faits et d’interprétation. Jean-François Nadeau, un des biographes, avance, par exemple, que William McDuff, partisan néo-écossais d’Arcand, a été interné[2]. Les policiers ne l’ont pourtant jamais même rencontré, comme on le verra dans la suite de cet article. McDuff n’est en fait pas le seul individu présenté comme prisonnier par Nadeau dont le nom n’apparaît nulle part dans les archives de l’internement. Hugues Théoret relate pour sa part son insuccès à retrouver des documents produits par la Gendarmerie royale du Canada (GRC) sur Arcand[3], alors qu’ils sont à Bibliothèque et Archives Canada. Théoret estime globalement que l’État faisait preuve d’une certaine complaisance envers Arcand. Il dit notamment que la police fédérale se méfiait davantage des communistes que des fascistes, parce que plus de rapports ont été produits concernant les premiers que les derniers[4]. Il oublie de demander si cela pourrait s’expliquer par le fait que le communisme avait probablement plus d’adhérents au Canada et qu’il était mieux organisé. Jonathan Tremblay consacre pour sa part un mémoire de maîtrise dans lequel il tente notamment de montrer que l’État faisait preuve de tolérance envers Arcand. Selon lui, son incarcération est d’abord due à la vigilance de groupes de la société civile[5]. Il utilise cependant très peu de documents gouvernementaux pour appuyer ses dires.
L’attitude des autorités envers le fascisme a pourtant été abordée par divers auteurs. Michelle McBride, seule chercheuse à avoir consacré une étude à ce sujet, avance que les policiers se sont contentés de renseignements facilement disponibles dans leur surveillance des organisations strictement canadiennes. Ces policiers n’auraient assisté qu’à des réunions publiques et collecté des publications[6]. Les archives de la GRC montrent pourtant que les forces de l’ordre avaient plusieurs informateurs au sein des troupes d’Arcand. Gregory Kealey et Reg Whitaker ont pour leur part réuni en recueil les bulletins hebdomadaires de sécurité de la Gendarmerie royale[7]. L’ouvrage offre essentiellement des résumés qui ne permettent pas de comprendre comment les organisations d’Arcand ont été infiltrées. Il présente par ailleurs peu d’information sur les activités d’Arcand durant la guerre et aucune pour l’après-guerre. Franca Iacovetta, Roberto Perin et Angelo Principe ont quant à eux consacré un ouvrage collectif à l’internement durant la Seconde Guerre mondiale. Un des textes avance que c’est surtout grâce aux perquisitions que la GRC a obtenu des renseignements détaillés sur Arcand[8]. Les archives de la police fédérale infirment toutefois cette thèse.
De nombreux historiens ont par ailleurs produit des études sur les activités de la GRC. La plupart d’entre elles ont analysé la surveillance de groupes comme les étudiants, les homosexuels ou des organisations féministes[9]. Ces recherches offrent plusieurs renseignements sur les actions de la Gendarmerie, mais n’ont pas abordé l’attitude des autorités envers le fascisme. La synthèse de Reg Whitaker, Gregory S. Kealey et Andrew Parnaby sur l’histoire des services secrets canadiens ne consacre que quelques lignes à Arcand[10]. Si on exclut McBride, l’extrême droite demeure en fait peu traitée dans les recherches sur la police fédérale. Le présent article a pour objectif de faire le point sur le combat qu’a mené l’État contre le « führer canadien » et la principale organisation qu’il a dirigée, le Parti de l’unité nationale. Nous dresserons un bon portrait de l’action des autorités.
NOTES ET RÉFÉRENCES
1. L’auteur tient à remercier Pierre Trépanier et les évaluateurs anonymes pour leurs commentaires pertinents. 2. Jean-François Nadeau, Adrien Arcand, führer canadien, Montréal, Lux Éditeur,
2010, p. 256. 3. Hugues Théorêt, Les chemises bleues: Adrien Arcand, journaliste antisémite cana- dien-français, Québec, Septentrion, 2012, p. 142.
4. Ibid., p. 220-221. 5. Jonathan Tremblay. Un accommodement déraisonnable? Une explication de la sur- vie des organisations fascistes d’Adrien Arcand pendant l’entre-deux-guerres, Mé moire de maîtrise en Études et interventions régionales, Université du Québec à Chicoutimi, 2014. p. ii.
6. Michelle McBride, From Indifference to Internment: an Examination of RCMP
Responses to Nazism and Fascism in Canada from 1934 to 1941, Mémoire de maîtrise en histoire, Memorial University of Newfoundland, 1997, p. 125.
7. Gregory Kealey et Reg Whitaker (dir.), RCMP Security Bulletins, journals lib.unb.ca.
8. Reg Whitaker et Gregory Kealey, A War on Ethnicity: the RCMP and Intern- ment», dans Franca lacovetta et al. (dir.), Enemies within: Italian and Other In- ternes in Canada and Abroad, Toronto University of Toronto Press, 2000, p. 138. 9. Voir notamment: Steve Hewitt, The RCMP’s Secret Activities at Canadian Uni- versities, 1917-1997. Toronto, University of Toronto Press, 2002, 304 p.: Gary Kinsman et Patrizia Gentile, The Canadian War on Queers: National Security as Sexual Regulation, Vancouver, UBC Press, 2010, 554 p.; Christabella Sethna et Steve Hewitt, Just Watch Us: RCMP Surveillance of the Women’s Liberation Movement in Cold War Canada, Montréal-Kingston, McGill-Queen’s University Press, 2018, 304 p.




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